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Des Matra et des Ligier ont remporté le Tour de France automobile

Flash-back dans la première moitié des seventies. La France est fière de son sport automobile. Outre Alpine, deux autres constructeurs affichent de grosses ambitions, Matra et Ligier. Ils inscrivent leurs noms au palmarès du Tour Auto.

Le Tour de France Automobile fut une épreuve spécifique car les concurrents alternaient des spéciales de rallye dont certaines empruntaient des tracés de courses de côtes, des secteurs de liaison et des courses en circuit (avec le pilote seul à bord).

Sa longueur, plus d’une semaine, contribuait à le rapprocher du modèle de son grand frère, le Tour de France cycliste. Le découpage en étapes des deux Tours de France installe un suspense digne des feuilletons d’Alexandre Dumas, Michel Zévaco et autres maîtres de ce genre littéraire. L’étape, l’épisode, crée l’impatience de découvrir la suite. Comme dans les BD de Michel Vaillant lorsqu’elles étaient publiées en planches dans l’hebdomadaire Tintin.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 1 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 1 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

L’histoire du Tour de France Automobile a connu plusieurs interruptions. En 1986, tout semble devoir s’arrêter. Puis l’épreuve renaît six ans plus tard sous une nouvelle forme. Le Tour de France Optic 2000 organisé par Peter Auto accueille désormais les véhicules historiques. L’occasion de revoir les joyaux des décennies passées en action. Parmi ces bolides d’exception, des Matra et Ligier !

Prototypes Matra, des symboles de la France qui gagnait

La France a toujours compté des pilotes de grand talent. Dans les années 60, Jean-Luc Lagardère qui préside aux destinées de Matra comprend les effets bénéfiques de la compétition automobile en termes d’image de marque. Matra brille en F2, en F3, et tente sa chance en F1. Le  constructeur se lance le pari audacieux de la construction d’un moteur V12. La firme réussit un coup de médiatique extraordinaire en 1968. Les 24 Heures du Mans ont été reportées en septembre à cause des événements du printemps. Les conditions en seront notablement changées. Nuit plus longue, beaucoup de pluie, aléas divers et exploit personnel d’un pilote mettent Matra au-devant de la scène.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 2 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 2 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Le dimanche matin, le prototype français d’Henri Pescarolo et Johnny Servoz-Gavin occupe la seconde position derrière la Ford GT40 des futurs vainqueurs, Pedro Rodriguez et Lucien Bianchi ! Henri a conduit pratiquement toute la nuit sans essuie-glace. Un calvaire, un danger omniprésent, un exploit humain incroyable qui crée un lien indéfectible entre Matra et les Français. En qualité de constructeur d’automobiles de série, Matra n’a encore développé que des versions améliorées des René Bonnet et la 530 qui peine à trouver sa clientèle. A deux heures de l’arrivée des 24 Heures 1968, un éclatement de pneu contraint l’équipage Pescarolo – Servoz-Gavin à l’abandon et prive Matra de sa chance de figurer sur la deuxième marche du podium. L’équipe a toutefois montré un sacré potentiel. La trajectoire des victoires est amorcée.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 3 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 3 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Naturellement, Matra restera fidèle aux 24 Heures du Mans jusqu’en 1974. Elle disputera de nombreuses courses d’endurance, mais inscrira aussi le Tour Auto à son programme en 1970 et 1971 avec la Matra MS 650. Ce prototype se présente comme une barquette. Le modèle a terminé quatrième aux 24 Heures du Mans 1969 avec l’équipage Jean-Pierre Beltoise – Piers Courage. Nous notons également un doublé aux 1000 kilomètres de Paris la même année, Jean-Pierre Beltoise et Henri Pescarolo devançant Pedro Rodriguez et Brian Redman.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 4 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 4 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Engager des protos sur une épreuve aussi longue que le Tour Auto représentait un sacré défi. Pourtant, Jean-Luc Lagardère et le Team Matra vont oser. Selon Johnny Rives, le film Le Mans a joué un rôle dans cette décision. Jean-Pierre Jabouille avait observé le potentiel routier du proto Matra qu’il utilisait lors du tournage de scènes du film. Le staff Matra écouta ses conseils avisés. Les versions engagées sur le Tour avaient reçu des modifications de la suspension, de l’éclairage, du dispositif de refroidissement. Le cockpit accueillait un deuxième baquet afin d’installer le navigateur lors des spéciales. La garde au sol gagnait 11 centimètres. Un frein à main arrivait dans l’auto. Un compteur de vitesse emprunté chez Lamborghini s’ajoutait à l’instrumentation circuit. Le Service des Mines accorda des cartes grises provisoires le temps de la course. C’était l’époque de la présidence Pompidou, un homme raisonnable qui aimait l’automobile et les Français, à l’opposé de l’hystérie autophobe de nombreux politiques contemporains. Johnny Rives, journaliste spécialiste de l’automobile à L’Équipe, auteur d’ouvrages (dont un excellent roman sur fond de sports mécaniques) participe à l’aventure. Il naviguera Henri Pescarolo. L’autre équipage sera constitué par Jean-Pierre Beltoise et Jean Todt. Pescarolo et Beltoise n’étant pas disponibles au moment du départ pour cause de participation au Grand-Prix du Canada, Jean-Pierre Jabouille et Patrick Depailler les remplacent au début de la course.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 5 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 5 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Beaucoup crurent à un coup de publicité et à un abandon rapide. Difficile de croire que les protos Matra allaient tenir neuf jours en course, supporter les spéciales organisées sur des petites routes comme celles du Cap Fréhel en Bretagne et les tracés de courses de côtes. Le rendez-vous avec le public tourna comme prévu au triomphe. Les montées dans les tours des V12 de 470 chevaux mettaient les spectateurs en transe. Et surprise, les voitures tenaient le coup ! Beaucoup les voyaient abandonner avant La Baule qui marquait la première moitié de la course en 1970.

Dans le numéro spécial Échappement Les Grandes Heures du Tour Auto, Johnny Rives témoigne que quelques pépins sont apparus. Il avoue « les grands moments d’émotion quand il faut bombarder sur la route pour pointer à l’heure ! »Il se rappelle qu’après les moments passés à l’assistance,  « rouler à tombeau ouvert sur une nationale dans un proto assis à côté d’un champion comme Pescarolo est un souvenir inoubliable. »

Johnny révèle une anecdote qui ravive la comparaison entre Tour cycliste et Tour Auto. Il parle du froid glacial dont pilote et copilote souffraient à certains moments dans le proto ouvert. Au point de mettre du papier journal sous les combinaisons pour se protéger au moment où ils roulaient dans les Vosges. Le pari allait s’avérer gagnant. Les Matra MS 650 signèrent le doublé en 1970, l’équipage Beltoise – Depailler – Todt devançant Pescarolo – Jabouille – Rives.

Cazalières-Guikas - Matra-MS-650 - 6 - 2003- Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Cazalières-Guikas – Matra-MS-650 – 6 – 2003- Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Johnny Rives prendra sa revanche en 1971. Toujours avec Matra. Il navigue cette fois Gérard Larrousse, futur double vainqueur du Mans avec Matra. Leur MS 650 gagne devant un autre monstre, la Ferrari 512 M de José Juncadella, Jean-Pierre Jabouille et Jean-Claude Guénard. Notons qu’en 1970, Gérard était le premier des voitures traditionnelles au volant d’une Porsche 911.

La voiture photographiée au Tour de France 2003 qui illustre cette chronique ne fit pas partie du programme Tour Auto de Matra en 1970 et 1971. Il s’agit du châssis MS 650 n°01, une machine qui a appartenu un temps à David Piper, une version queue longue des 24 Heures du Mans, celle qui y termina 4ème en 1969. Cette voiture fut aussi pilotée à d’autres occasions en circuit par Pedro Rodriguez, Henri Pescarolo, Jack Brabham, François Cevert, Johnny Servoz-Gavin. Comble du reniement de l’histoire Matra, Piper installa un V8 Ford Cosworth sur le châssis. Heureusement, Jean Guikas, pilote, collectionneur et marchand, la racheta à l’anglais et y fit remonter un V12 Matra. L’homme s’y connaît en matière de bolides. Il a fait partie des finalistes d’une école de pilotage et a couru en monoplace. Jean Guikas vendit sa Matra à Olivier Cazalières qui a couru le Dakar à moto. Au Tour Auto 2003, Olivier Cazalières et Jean Guikas prévoyaient de se partager le volant de la Matra MS 650.

La Matra MS 650 engagée au Tour Auto 2018 sera pilotée par John of B et Sibel, un équipage qui roulait l’an dernier sur une Ligier JS2 DFV.

Après Matra, au tour de Ligier

Une GT française de haut niveau capable de rivaliser avec Porsche, Ferrari, Lamborghini et les autres icônes de l’histoire automobile, tout le monde en rêvait dans les années 70. Certes, nous avons eu Alpine dont les modèles Berlinette puis A310 V6 se montrèrent redoutables en rallye. Mais il nous manquait une auto plus puissante, plus luxueuse, plus haut de gamme. Matra fut peut-être près d’y arriver avec le projet de Bagheera U8 abandonné à cause des conséquences de la première crise du pétrole sur le modèle automobile de la société.

Ligier-JS2-DFV - 2003 - Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Ligier-JS2-DFV – 2003 – Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

Guy Ligier va tenter cette entreprise assez folle. Sa GT dont le design est réalisé par Frua avec la mission de respecter les idées de Guy Ligier sera magnifique. Trouvera-t-elle un moteur digne de ses ambitions ? Le 6 cylindres Ford issu de la Capri 2600 RS serait parfait. Mais voilà, Ford n’a aucune envie de le livrer à un constructeur qui risque de concurrencer sa future GT70. Qu’importe que Guy Ligier et Jo Schlesser aient défendu les couleurs de la marque au volant de GT40 et Cobra ou qu’ils aient importé des Ford Shelby dans l’Hexagone. Business is business. La solution viendra finalement de Citroën qui fournira le 6 cylindres Maserati également destiné à la SM.

J’avoue un faible pour les Ligier JS1 et JS2. J‘ai toujours trouvé leur look superbe. J’ai apprécié l’hommage rendu par Guy Ligier en nommant ses voitures des initiales JS, celles de son ami Jo Schlesser disparu en course. Tous ses choix ne m’ont pas fait plaisir mais je respecte sa passion absolue de la course automobile et ce qu’il a apporté au sport auto français. Les GT Ligier ne connaîtront malheureusement pas un grand succès commercial. Peu de nouveaux constructeurs réussissent à se faire une place sur le petit créneau des GT où les concurrents de qualité ne manquent pas.

John-of-B - Sibel -F - Ligier-JS2-DFV - 1 -2017 - Saint-Malo - Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

John-of-B – Sibel -F – Ligier-JS2-DFV – 1 -2017 – Saint-Malo – Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

En compétition par contre, la Ligier JS2 affichera quelques superbes performances. Elle réalise le doublé au Tour Auto 1974. Gérard Larrousse, Jean-Pierre Nicolas et Johnny .Rives devancent Bernard Darniche et Jacques Jaubert. Le tournage du feuilleton Pilote de course qui sera diffusé au début de l’année 1975 transformera la S2 en vedette de la télévision (cf le lien Une Ligier à Saint-Malo en fin de chronique). Les Ligier JS2 du Tour Auto 1974 roulaient avec le moteur Maserati.

« Toujours avec Larrousse, qui laissera sa place en cours de route à Jean-Pierre Nicolas (NDLR : pour cause d’engagement en proto en Italie avec Renault), j’ai accompli un nouveau Tour avec une Ligier-Maserati en 1974, rapporte Johnny Rives. Autre belle expérience ponctuée par une victoire. Autre ambiance aussi tant Guy Ligier, tendu par l’enjeu, a été d’une humeur massacrante pendant toute la semaine. Mais au moins ai-je pu conduire la Ligier sur certaines liaisons, ce qu’hélas je n’avais pas pu faire avec la Matra… »

Ligier-JS2-DFV - 2003 - Tour-Auto - Photo-Thierry-Le-Bras

Ligier-JS2-DFV – 2003 – Tour-Auto – Photo-Thierry-Le-Bras

J’éprouve toujours une grande émotion lorsque je vois une Ligier JS2 en action, En 2003, j’’ai senti le choc quand la JS2 immatriculée 3419 QB 03 est passée devant moi dans l’EC1 (Sens – Voisines). L’auto victorieuse en 1974 ! Elle était également présente au Tour Auto 2017 et j’ai eu le plaisir de la photographier à l’arrivée de la première étape à Saint-Malo. Guy Ligier n’a construit que trois exemplaires de ce modèle avec châssis aluminium. Il n’en reste plus que deux. Qu’importe que cette JS2 ne roule plus dans sa version d’origine avec le moteur Maserati. Elle court maintenant en configuration 1975, avec un moteur V8 Cosworth DFV et le kit aéro « Le Mans ». Les 24 Heures, une autre course où la JS2 s’est illustrée en terminant seconde au classement général. La transformation fut réalisée par « Automobiles Ligier SA ».

Une autre Ligier JS2, modèle « conversion » 1973, figure sur la liste des engagés au Tour Auto 2018. Elle porte le numéro 259. Spectateurs du TOUR AUTO OPTIC 2018, ne manquez pas cette auto pilotée par Guy Lacroix et Gérard Bertinetti.

QUELQUES LIENS

DESIGNMOTEUR présente des photos du Tour Auto 2017 en Bretagne https://gotmdm.com/auto/2017/04/photos-tour-auto-road-to-bro-an-oriant/

Une Ligier à Saint-Malo ! C’était au Tour de France Auto 2017 http://circuitmortel.com/2017/05/le-tour-de-france-auto-a-saint-malo-la-galerie-des-autos-des-seventies-4/

 Impressions purement subjectives et affectives sur la saga du Tour de France http://polarssportsetlegendes.over-blog.com/2017/07/la-saga-du-tour-de-france.html

 Le journal de Tintin s’est beaucoup intéressé à l’automobile http://bit.ly/2bYa2io

 Ligier l’année où Didier Pironi pilota au sein du Team http://bit.ly/2b5renK

Thierry Le Bras

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